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Brève 54 : Dire son impuissance au patient: Pourquoi?

Qui ne s’est pas senti impuissant lors de certaines prises en charge au sens où rien ne bouge, où les troubles restent identiques, où les progrès ne se manifestent pas.

Il peut être important alors de le reconnaitre, d’avouer notre impuissance, de le dire ouvertement à l’enfant … « Ecoute vraiment, là, ça (sous-entendu les troubles) n’évolue pas, je me sens impuissante. »

 L’orthophoniste n’est pas en faute, en erreur. Elle émet un constat dont elle ne se sent pas responsable.  Elle dit haut et fort son impuissance Elle l’adresse à l’enfant qui est devant lui (et non aux parents).

La surprise, voire la stupéfaction peut être la réaction première de l’enfant, déstabilisé par le fait que le « sachant », ne sache plus.

Il est souvent nécessaire – nous le verrons à la fin de cette brève – de laisser du temps au patient au moins jusqu’à la séance suivante pour qu’il ait le temps de réfléchir.

 Mais il m’est arrivé aussi d’avoir une réaction de l’enfant qui rebondisse, ouvre une piste, se saisisse de quelque chose.

Claire a dix ans et demi, elle vient pour une déglutition infantile. L’anamnèse ne dévoile rien de particulier. L’examen clinique décèle un frein de langue trop court qu’il est nécessaire de faire couper. Après la frénectomie, les progrès sont lents, Claire se plaint de tiraillements. La langue est hypotonique, fatigable, sort peu de la cavité buccale. Elle reste comme un bloc à l’intérieur.

Je demande à Claire de lécher des glaces bâtons pour faire travailler les muscles linguaux, de choisir un baume à lèvres parfumé, pour sentir lorsque sa langue sort de sa bouche. Aucun de ces nouveaux exercices n’entraine de modifications notables. Il est impossible de stabiliser cette langue, lorsqu’elle sort de la cavité buccale.

 Je dis à Claire : « je ne peux plus rien faire, je suis dans une impasse. »

C’est alors que spontanément elle se met à parler : elle évoque le fait qu’elle bouge beaucoup. Dans la maison, elle passe d’une pièce à l’autre sans raison, Quand elle se couche, elle se relève trente – six fois : une fois pour son appareil dentaire qu’elle a oublié, une fois pour se laver les dents, une fois pour aller chercher un livre, une fois pour faire son cartable Elle dit qu’elle a la flemme et que tout à coup, elle se rappelle de quelque chose qu’elle n’a pas fait, alors elle se relève. 

   Elle remarque aussi que dans la cour de l’école elle bouge tout le temps. Elle ne sait pas pourquoi elle bouge. Elle marche beaucoup mais pourtant elle n’aime pas marcher. Comme je lui demande si d’autres personnes sont comme elle dans la famille elle me répond : « non il n’y a que moi qui suis comme cela. » Elle dit : « si j’essaie de moins bouger dans la maison, peut être que la langue restera plus tranquille ? » dit-elle à haute voix.

Elle ajoute « je vais essayer d’éviter de trop bouger sur deux ou trois jours. » 

Je reprends exactement ses mots et j’écris sur ma feuille en le disant à haute voix : « Est-ce que Claire va essayer d’éviter de trop bouger ? »

Trois semaines plus tard car se passent les vacances de Pâques – elle revient en disant : « je trouve que je bouge moins. » Au niveau de la langue, effectivement, elle arrive à maintenir sa langue immobile à l’intérieur de la cavité buccale lors de l’ouverture et la fermeture de la bouche. Elle parvient aussi la séance suivante à maintenir sa langue en haut, en bonne position sans qu’elle bouge pendant douze minutes. Mi-mai elle commence à faire des relevés de position de langue avec une sonnerie et atteint d’emblée soixante dix pour cent en haut. Mais avec une baisse systématique tous les jours vers onze heure du matin. Au retour des vacances en septembre, la langue est en haut quatre-vingt-quinze pour cent du temps. La rééducation est terminée.

 Ce dépôt des armes brut, acté sans idée préconçue, sans idée derrière la tête, a fait bouger l’autre. Claire a sauté sur l’occasion pour émettre son hypothèse personnelle. Accompagner ensuite Claire, dans ses questionnements, lui faire confiance, s’en remettre à elle sera ma voie d’orthophoniste pour arriver au succès …

Dans d’autres cas, face à l’impuissance dite l ’enfant n’émet aucune hypothèse, ou la fameuse phrase « je sais pas ».  Lui dire de réfléchir seul, ou avec l’aide de ses parents comme il le souhaite et qu’on en reparlera alors la séance suivante ….

L’importance de pouvoir dire, qu’on est dans une impasse, montre que l’orthophoniste n’a pas peur de se montrer déposant les armes. Elle n’est pas prise en faute professionnelle. Au contraire, elle souligne par cette attitude qu’il y a bien deux sujets en présence et elle signifie ouvertement à l’autre sujet qu’elle est dans l’impasse… que quelque part la balle est dans l’autre camp, dans son camp maintenant ..

Toutes sortes de réactions peuvent se produire. L’enfant en a parlé avec ses parents et ils ont décidé d’arrêter la prise en charge. Les parents veulent me voir et je leur donne un rendez-vous. ( autre que le temps de la séance de leur enfant )L’enfant n’en a pas parlé et veut arrêter. L’enfant veut continuer mais il ne sait pas pourquoi. L’enfant fait des demandes d’autres pistes de travail et se met à fond au travail. L’enfant évoque une piste comme l’a fait Claire, que l’orthophoniste s’empresse alors de suivre pas à pas au millimètre près…Chaque cas est singulier…

Dire son impuissance c’est donner une place au patient en tant que sujet et par là lui offrir des chances de réussir.

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