Aller au contenu

Brève 51 : Alexandre, diagnostiqué syndrome d’Asperger et la rééducation de déglutition infantile (suite)

Au bout de trois mois, Alexandre choisit toujours ses exos mais je vois que la langue est encore très amorphe. La musculation linguale va être longue … A ma grande surprise, il me dit à ce moment-là : « Je suis bélier, et donc un bélier ça essaie tout, un bélier, ça fonce ça charge ». J’entends ces mots inattendus, ce « je » que je n’ai jamais entendus. Sans doute cherche-t-il à exister au travers de cette médiation symbolique, son signe du zodiaque ? Est-ce aussi un investissement du travail de sa part ?

Nous restons sur les mêmes exercices car l’hypotonie est toujours là, mais Alexandre parle sans que je ne demande rien « J’ai un autisme de naissance, j’ai des problèmes sociaux, j’arrive pas à communiquer avec les autres, j’ai peur de donner mes idées, car je pense qu’on peut me répondre négatif. J’ai pas de force dans les mains ». Pour la première fois Alexandre parle de ses troubles. « Je devrais avoir la force d’un préado, et j’ai encore la force d’un enfant, je prends toujours mes médicaments pour le mercure, J’avais beaucoup de mercure, ce qui troublait le cerveau. Je disais n’importe quoi quand j’étais petit ». J’écoute silencieuse ce que nous pourrions appeler au sens lacanien « une parole pleine », c’est-à-dire une parole où Alexandre revisite son histoire, ses troubles, ce qui fonde son histoire personnelle.

Quelques séances plus tard, une fatigabilité de la langue apparaît en fin de séances, signe que les muscles ont travaillé auparavant de façon tonique. Nous faisons aussi les exercices ensemble pour faire travailler les neurones miroirs. Les progrès sont nets. Il avale maintenant sans avoir les dents serrées. Il s’applique me dit-il pour l’exercice de « mettre sa langue en haut ». « En classe, quand la maitresse commence, je mets ma langue en haut, j’essaie de la garder le plus longtemps possible ». Il choisit aussi de faire cet exercice quand il regarde la télé, le week-end, quand il fait ses devoirs. Il évoque alors ses soucis (pour son papa, qu’il ne voit presque pas, pour sa maman qui a une anesthésie générale pour un examen à l’hôpital) Je lui fais faire ensuite les exercices de double tâche, pendant quinze minutes Fermer la bouche en faisant une activité. Il dit : « rester longtemps comme ça, je suis pas habitué, c’est difficile ». Je cherche alors des exercices de double tâche très simples et lui propose des lectures silencieuses de livres faciles. Je regarde la position de ses lèvres lors des déglutitions. Au bout de quelques séances la bouche reste fermée et la langue reste en haut.

Mi-avril il m’annonce que les croix sur son carnet indiquant qu’il a lu quinze minutes tous les soirs chez lui « C’est un mensonge, mais que les croix faites aujourd’hui ce n’est pas un mensonge ».

La relation très conflictuelle entre ses parents l’inquiète beaucoup. « Ma mère divorce, nous remontons dans le nord de la France, mon père nous perd. A chaque fois qu’il a une sortie « Porche », il dit d’aller chez lui, alors que c’est le week-end de maman. Mes parents vivent séparés. Ils font des SMS entre eux, maman menace d’appeler la police ».

Je lui propose le miroir pour bien vérifier qu’il n’y a pas de petits mouvements autour de ses lèvres lorsqu’il avale. Il prend le miroir quand il veut et les progrès sont très nets. L’élément extérieur neutre lui plait : est-ce par ce qu’l qu’il matérialise son travail, de façon brute, comme les jetons de couleur auparavant ?

Début juin, il me dit : « C’est un peu dur mais bon : ne pas parler pendant un quart d’heure ! cela m’ennuie un peu, je suis un peu bavard ». A la maison il parle avec mamie qui est là car sa maman est hospitalisée. « Elle est toute seule en train de s’ennuyer dans sa chambre. Y a sa copine Nathalie d’enfance qui lui téléphone. Maman elle appelle 2/3 fois par jour, à la maison. Elle va sortir aujourd’hui. Donc là je suis content de voir maman. Mais elle me manque quand même. J’ai envie de la voir. Mamie est venue pendant ce temps ». « J’avais un peu de difficultés pour fermer la bouche ; y a la langue c’était un peu dur car elle ne savait pas tenir en place. Maintenant la langue ne bouge que de temps en temps ». Il est capable d’analyser ce qui se passe dans sa bouche.

Alexandre déménage fin juin. Vingt-huit séances ont été faîtes. La langue est musclée et positionnée en haut. Un contrôle chez une collègue serait judicieux dans sa nouvelle ville, en septembre.

Nous le voyons tout au cours de ces deux brèves – cette déglutition infantile était un trouble dû à une atonie, mais n’était pas un symptôme.

En conclusion, je pourrais dire que la réussite technique de cette rééducation est dû au nouage entre deux facteurs. D’une part, « mon pas de côté » à travers la phrase « moi, je ne peux rien faire ». En effet en me mettant dans cette position d’impuissance, j’ai permis la création d’un espace symbolique dans lequel Alexandre a su avoir confiance en moi, s’approprier ma proposition et faire siens étape après étape les exercices techniques. D’autre part, l’émergence d’une parole spontanée d’Alexandre qui l’engage dans son histoire et son positionnement par rapport au diagnostic d’Asperger. Ces deux facteurs se sont noués et ont permis l’issue favorable. Cette vignette clinique illustrant encore une fois combien chaque cas, unique et singulier, résulte d’un positionnement spécifique de l’orthophoniste.

 .

————————————————————–


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.