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Brève 37

Entendre le pronom personnel « Je » : est-ce toujours le sujet qui parle ?

Le pronom « Je » est en grammaire française un pronom personnel sujet. C’est la personne qui s’exprime. L’enfant dans son développement langagier va dire d’abord « Moi » puis « Je » vers 3 ans. il parle en son nom propre. Quand il dit « je veux pas » devant une assiette d’épinards c’est bien lui qui dit qu’il ne veut pas manger ce légume.

Toutefois, en orthophonie n’entend-on pas plusieurs « Je » qu’il nous faut analyser avec finesse et prudence ?

La fameuse phrase que nous entendons souvent :« je sais pas » est bien introduite par un « je » mais – derrière – elle peut avoir de multiples significations.

  • « Je ne connais pas », au sens de : « je n’ai pas cette connaissance ». Mais aussi,
  • « Je me retire, je n’ai pas d’avis » suite à la question « As-tu besoin encore de séances d’orthophonie ? » Dans ce cas le sujet se dérobe…

Illustrons par un cas clinique, Michel.

 Son premier « Je »

Michel a 10 ans, en CM1. Ia maîtresse demande de l’orthophonie car il fait des confusions de disconsonantiques. Michel lui pense qu’il en fait « des fois ». Le test L2MA met en évidence une importance faiblesse morphosyntaxique à l’oral, des erreurs de lecture tant en assemblage qu’en adressage, une dysorthographie. Une mémoire bien meilleure en chiffres qu’en lettres. Des difficultés globalement anciennes. Lors de la question : avec qui habites tu ? Michel dit « : avec mes parents », en regardant sa mère qui parle de divorce. « De quand date le divorce » ? « 5 mois » dit Michel, « 18 mois » dit la mère. Michel vit une semaine chez l’un et une semaine chez l’autre. Spontanément, Michel en fin de bilan me dira « je suis fainéant ». Cette phrase m’intrigue. Pourquoi dit-il cela ? L’adjectif fainéant ne fait pas partie du vocabulaire des enfants d’aujourd’hui. Dans ce « je suis fainéant », n’est-ce pas plutôt qu’il reprend à son compte ce que d’autres, son père ou sa mère ou d’autres adultes disent de lui ? J’enregistre dans ma tête cette phrase en silence.

Michel et son deuxième « Je »

Dans le quart d’heure que je laisse à Michel, à chaque séance[1], Michel ne fait qu’une activité : dessiner. Ces dessins évoluent très vite. Un jour, il représente des animaux avec des ombres. Il m’explique qu’il a appris à faire des ombres avec une baby-sitter occasionnelle étudiante aux Beaux-Arts. Quand je lui demande en fin de séance, ce qu’il a dessiné, il me donne des explications et ajoute à plusieurs reprises, « je me suis entraîné, je l’ai amélioré ». Dans ce « je me suis entraîné » c’est bien Michel qui s’engage dans les actes de dessin qu’il effectue.  Il commente ses propres actions ainsi que son intention personnelle : s’améliorer. « Je me suis entraîné », lui, le fainéant ?

Michel : son troisième « Je »

Au bout de 8 mois, la maman fait une liaison avec la maîtresse qui précise que les résultats sont bien meilleurs. Elle-même remarque que son fils est bien plus autonome dans ses devoirs. Michel me dit alors :« je veux arrêter ». Dans ce « je veux arrêter », Michel prend une décision propre à lui, il pose un acte que j’accepte. Ce « je veux arrêter » est le signe du changement qui s’est effectué chez lui et de la décision qu’il a prise face aux modifications conscientes et inconscientes qu’il a senti chez lui.

Le pronom personnel « Je» a  des significations multiples. Aussi est-il précieux que l’orthophoniste sache les décoder.  


[1] Voir dans brève 16 « la trouvaille »

1 commentaire pour “Brève 37”

  1. Bonjour. C’est un sujet très intéressant, notamment lorsqu’on utilise des techniques d’atelier d’écriture. C’est une confusion fréquente qui peut conduire à des quiproquos potentiellement dangereux.

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